
Le Caire, ville réputée pour son activité nocturne incessante, s'est brusquement plongée dans le silence suite à l'instauration d'un couvre-feu commercial d'un mois. Désormais, les commerces doivent baisser leurs rideaux à 21 heures en semaine et à 22 heures le week-end, avec une légère dérogation à 23 heures la semaine prochaine pour la Pâque copte. Les rues, jadis bourdonnantes d'activités, de dîners et de discussions jusque tard dans la nuit, se transforment en scènes obscures, où seules les motos des livreurs circulent, sous le regard des patrouilles de police. Cette mesure radicale fait dire à certains, comme le vendeur Ali Haggag, qu'on a "l'impression de revivre la période du Covid".
Les autorités égyptiennes justifient ces restrictions par la flambée des prix mondiaux de l'énergie, exacerbée depuis le début de la guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, le 28 février. Selon le Premier ministre Moustafa Madbouly, la facture mensuelle d'importation d'énergie a plus que doublé entre janvier et mars, atteignant 2,5 milliards de dollars. La livre égyptienne a également subi une dépréciation d'environ 15% et l'inflation a grimpé à 13,6% en mars. D'autres mesures "exceptionnelles" ont été prises, telles que l'augmentation du prix des carburants et des transports publics, le ralentissement des projets publics et la réduction de l'éclairage de rue.
Les conséquences de ces fermetures anticipées sont déjà visibles et sévères, en particulier pour les petites entreprises et l'économie informelle, qui représente les deux tiers des emplois. Ali Haggag témoigne d'une perte de plus de la moitié de son chiffre d'affaires en quelques jours. L'économiste Wael el-Nahas souligne que "des millions de petites entreprises dépendent de l'affluence en soirée" et que "réduire les horaires, c'est réduire les revenus". Les cinémas sont frappés de plein fouet, enregistrant plus de 60% de perte de recettes, les séances de fin de soirée étant les plus lucratives. Le producteur Gaby Khoury parle d'une situation "catastrophique", entraînant le report de sorties de films. Même le secteur du tourisme, crucial pour les devises et qui peinait à se redresser, craint un nouveau revers. Des sites historiques comme le souk de Khan el-Khalili sont contraints de fermer à 21 heures, laissant les touristes désemparés. Pendant ce temps, les Cairotes les plus aisés affluent vers les hôtels-restaurants internationaux et les établissements en bordure du Nil, exemptés des nouvelles règles en tant que lieux touristiques. Si certains, comme Essam Farid, tentent de rester optimistes en pensant que "les gens s'adapteront", la plupart des habitants, à l'image d'Abou Ali, un retraité de 63 ans, déplorent : "Ce n'est pas Le Caire que nous connaissons." La capitale égyptienne vit désormais ses nuits au ralenti, attendant de voir comment elle se réveillera.